La question de rythme, d’espace et de sensorialité est au coeur même de mon travail de recherche sur l’espace de création et l’espace en création dans l’accompagnement de personnes autistes.
En contemplant les oeuvres de Tal Coat (1905-1985, peintre, graveur et illustrateur français), je n’ai pu m’empêcher de faire un parallèle entre l’espace artistique de ce dernier et l’espace autistique.

Le mouvement de la rencontre

Dasein en allemand signifie « être présent », « existence ».
Sarah Kane dit à propos du théâtre : « Rien qu’un mot sur une page et le théâtre est là », je transpose ce « mot »-là au trait : Rien qu’un trait sur une feuille et le dasein est là.
La preuve en est bien vivante avec l’art de Tal Coat.

Où sont les bords dans ce si grand espace ?
L’espace perd de sa gravité, stéréotypie du balancement pour retrouver son centre. Il y a bien un centre quelque part ?
Le bord contient, le bord fait limite.

Les personnes autistes mettent en place des stratégies appelées plus communément des stéréotypies.
Ces stratégies sont des réflexes de survie qui permettent de se rééquilibrer dans l’espace où elles s’oublient, où elles n’arrivent plus à (se) ressentir, à (s’) habiter.
Tal Coat, dans sa mine de plomb me fait sentir cette espace tangible où la verticalité se cherche. Une fragile verticalité que peuvent vivre les personnes autistes.

En construisant l’image du corps, la personne autiste apprend à construire l’espace autour d’elle, la proximité, le lointain, la distance, le dedans et le dehors.

La traverse des plateaux

… « L’espace et la lumière sont un

Ainsi tout flotte et dérive lentement
et la lumière et l’ombre
et toute chose
en cette lumière et cette ombre

Telle une voile gonflée
le ciel traverse
et déborde tout
mais rien n’est écrasé
tout est suspendu
et les lointains sont proches…»

Poésie de peintre : Pierre Tal Coat, traverse d’un plateau, extrait.

 

Se rencontrer puis se récupérer.

Mettre en corps, encore

La rencontre des différentes sensorialités qui entrent en résonance

La sensorialité visuelle a besoin de l’espace.

« La traverse d’un plateau»

c’est l’espace d’un paysage qui est entré en résonance avec l’espace de création. Celui de Tal Coat.

Nous sommes les espaces que nous traversons

la traversée du vide.

Ils sont l’écho que nous entendons

après le vide.

L’espace de transformation advient à partir de cette notion du « faire », de capture.

Faire ce qui m’a fait, ce qui me fait, ce qui m’affect.

Tal Coat capture l’essence même du mouvement, la personne autiste est capturée par l’essence du mouvement, dans tous les sens.
C’est dans cette distinction entre capturer et être capturé que se différencie la façon d’être présent au monde.

Le débordement du monde contre l’épure d’un trait/d’un très.
Créer par le mouvement de la stéréotypie un espace de rencontre. Inscrire dans cette rencontre un espace de résonance. Dans la résonance entendre l’écho. L’écho c’est la trace d’un passage où quelque chose a eu lieu, quelque chose qui a pu circuler

Dans l’autisme le passage de l’immobilité au mouvement est un bouleversement.

Travailler sur la lenteur, apprendre à écouter le rythme de la rencontre, (« le bruit de la rencontre »), entendre les silences, accompagner l’émergence du geste jusqu’au déploiement du corps, étirer le temps, retrouver une verticalité, chuchoter pour se sentir au plus près de soi, souffler et s’ouvrir/souffrir/s’offrir au monde l’espace d’un instant. Exister dans le même présent. L’évènement.

L’autisme est pour moi une rencontre dans la déchirure de l’événement
Pour reprendre les termes d’Henri Maldiney :
« un événement est une déchirure dans la trame du neutre. Au jour de cette déchirure s’ouvre une rencontre ».

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