A propos d’eux

Tal Coat, « Front des bois » en breton (1905-1985) de son vrai nom Pierre Jacob, est né à Clohars-Carnoët dans le Finistère. D’abord apprenti forgeron, puis clerc de notaire, mouleur et peintre céramiste, très tôt Pierre Jacob dessine. Il fait ses études d’art à l’Académie de la Grande-Chaumière à Paris entre 1924 et 1926.
Pendant les années 30, l’artiste peint des toiles figuratives, très dépouillées, des portraits de femmes, des autoportraits et des paysages. De 1932 à 1939, il est membre du groupe Forces Nouvelles, groupe qui milite pour un retour à la tradition picturale « dans un contact fervent avec la nature ». En 1936, Tal-Coat proteste contre la guerre d’Espagne par une série de peintures, les Massacres. En 1940, il tisse une amitié avec Giacometti et fait la connaissance de Balthus, d’Artaud et de Tzara

Henri Maldiney (1912-2013) est un philosophe français, il est l’un des représentants en France de la phénoménologie. Toute sa vie, il questionna les conditions de l’existence comme ouverture à l’Être. Ses concepts de transpassibilité et transpossibilité sont particulièrement utiles aux psychothérapeutes. Ses champs de réflexion concernent la maladie mentale, l’art (surtout la peinture), la psychiatrie et, bien sûr la philosophie. Nourrissant sa réflexion de la psychiatrie comme lieu d’expression de l’humain, il a influencé en retour nombre de psychiatres, de philosophes et d’artistes dont certains furent de ses amis (Docteur Jean Oury, Prof. Dr. Jacques Schotte, Marc RichirJacques GarelliPierre Tal CoatAndré du BouchetFrançois Aubrun, …)

A propos du livre

Rassemblés autour d’un vers d’Apollinaire, ces textes écrits entre 1949 et 1993 sont tous consacrés à l’art de Tal Coat. Ils disent, plus que la rencontre d’un homme, la rencontre avec une peinture qui a contraint le philosophe, pour la voir et y accéder, à repenser entièrement les voies qui y mènent. Comment dire en effet au mieux une œuvre qui entend « mettre fin à l’antithèse aveugle du figuratif et du non-figuratif », et qui, en se soustrayant à toute mondanité, n’est soucieuse que de rendre visible un « invisible là »? C’est en soumettant la pensée à ces paradoxes rencontrés dans la peinture de Tal Coat que Maldiney a su forger une philosophie donnant au concept d’esthétique la plénitude de son sens.

Ce livre se compose de deux parties, la première aux déserts que l’histoire accable aborde la rencontre esthétique et humaine entre les deux hommes.
La deuxième Regard espace instant dans l’art de Tal Coat est une œuvre qui se lit comme un poème que l’on traverse, une pensée qui ouvre notre champ de perception.
Entre l’écriture du philosophe et la gestuelle du peintre, nous nous trouvons au cœur même de l’ouvert où le tracé n’est pas seulement sur la toile et le livre mais sur l’horizon même, dans son immensité.

Regard Espace Instant dans l’art de Tal Coat

« Une flaque d’eau sous mes pas. Un homme qui passe au loin. Un vol d’oiseaux au-dessus des labours. Un cri. De tous mes sens ouverts me voici au monde. Mais dois-je dire : me voici ou me voilà ? Ma certitude se scinde, la réalité se décompose, disjointe en deux possibilités entre lesquelles j’oscille : Suis-je là où je vois ? Ou vois-je là où je suis ? »

J’ai investi un chapitre en particulier : Regard espace instant dans l’art de Tal Coat et plus précisément une phrase : Suis-je là où je vois ? Ou vois-je là où je suis ?
Je souhaite développer cette approche qui questionne mon positionnement en tant que médiatrice artistique.

Le lieu et le non-lieu de soi-même : Suis-je là où je vois ?

A travers la vitre du train, de mon voyage lointain, je regarde au dehors le paysage passant à 271Km/h.
Mais que voient mes yeux à ce moment-là ? Sur quoi se fixent-ils ? Où je me situe ?
Le tout étant ou le rien passant ?
Les deux ont un mouvement inverse : l’un enferme et fige le vivant, l’autre se disperse et s’écroule dans le temps.
Et pourtant, à cette allure je me sens là-bas, un peu à l’extérieur de moi et de cet ici, dans la physique de mon corps assis en angle droit.
Mon regard doit inéluctablement capturer certaines choses, puisqu’en passant devant ce paysage, je suis aussitôt transportée ailleurs.
Le lieu où l’on se trouve est celui que l’on fixe droit dans les yeux.
Toujours est-il que je n’y suis pas. Le temps est toujours à l’avant de moi et quand j’ose le traverser il m’échappe. Les lointains sont proches dit Tal Coat.

Comment puis-je être auprès d’une chose, d’un être, d’un événement, s’ils n’ont pas lieu dans mon champ de présence ?

Il s’agit d’être debout à travers.  Heidegger nomme cet état « durchstehen ».

Autre expérience du regard : Je suis dans cette forêt avec les choses qui l’entourent, j’ai l’immensité en moi et je sens qu’entre moi et l’espace il n’y a que ma peau. Ça n’est pas moi qui avance dans ce paysage, c’est lui me traverse et vient à moi. Par la brise du vent sur mon front, je sens l’enveloppe de cette forêt. Je participe dans le mouvement du monde. Je suis l’unité.
Dans l’accompagnement en création, certaines personnes que j’accompagne, en l’occurrence des enfants dits autistes, le « là » n’y est pas, se perd et se confonds avec les choses du monde. Pas de repères, pas de point fixe où se tenir. La verticalité se cherche dans le vertige, et se trouve dans un point, celle d’une présence.
La présence c’est se tenir bien ancré, à côté, dans un silence partagé. La posture que le médiateur artistique doit tenir.
Et si le « là » était la matière ? Explorer la matière c’est se trouver sur les lieux. Au cœur de l’action. En déposant la matière, la personne autiste peut trouver son la, son rythme, sa musicalité : « Un rythme n’a pas lieu dans l’espace ; tout au contraire, il implique son espace comme il implique sa temporalité ».
  Le « là » qui sort de soi permet de distinguer deux espaces : intérieur/extérieur. L’importance de créer un troisième espace, celui de l’intime et du regard face à sa création. Dans cet espace intime, la personne peut s’appartenir et se trouver là où elle voit. Là où elle fait d’elle sujet créant.
Le  « là », est parfois innommable, insaisissable puisque tout est déjà là et disparait aussitôt. Le « là » se dérobe dans l’à venir.
Le « là » se cherche dans le mouvement. Il est succession de vie et de mort.
Suis-je là où je vois ? Est-ce être ce que je vois ? Distinction ou fusion du lieu et de l’appartenance ? Appartenir au lieu est-ce être ce lieu même ? Quand est-il du non-lieu ?
Ce passage vital, cette pause « entre deux néants ».
Le non-lieu du désert.
Ce non-lieu permet la respiration. Cependant, pour certaines personnes il peut devenir durée et figer le vivant. Ce non-lieu que certaines personnes habitent est un désert accablant.
Le « là » change le rapport au monde, tout dépend où ce « là » se situe. Il vient après le sujet dans un questionnement et après le verbe dans une affirmation.
« Le choix oscille ».

L’habité/L’inhabitable : Vois-je là où je suis ?

L’éprouvé

Se rencontrer dans le double sens : et en avant de soi  et de l’autre côté par lequel nous sommes passés.
La trace.
« Il y a » veut bien dire j’y suis… puisque mes yeux voient, je me trouve exactement sur le lieu de ma vision. J’habite ce lieu, mais pas dans son centre car il n’y a pas de bords. Le centre sera celui que je trouverai à l’intérieur de moi-même. L’habité.
Cependant le « là » est le nulle part de partout. Dans ce partout je ne peux y être, là où je suis parfois c’est l’inhabitable.
Habiter l’invisible, c’est être sur les lieux du visible, dans l’étant et l’espace au même moment. Etre dans ce que je suis et dans ce qu’il y a, dans l’illimité. L’existence.
Les frontières du visible existent dans la ligne montagneuse que je vois au lointain. Aller au-delà des montagnes permettra à mon regard de retrouver l’illimité sans me perdre.
L’accompagnement de l’autre en création, c’est faire un bout de chemin dans le risque de sa hauteur, c’est être ce point où l’habité et l’inhabitable se rencontrent, le « là » du lieu et du non-lieu. C’est accompagner les personnes dans les passages du noir et/au blanc, du fond à la forme, de la couleur avec ses nuances, de l’épaisseur de la matière à sa consistance, c’est lui donner les outils nécessaire pour passer de l’informe inhabitable à la forme habité.

Etre au monde, s’y tenir, c’est aussi prendre fond.

 

Ce livre m’a permis d’être plus présente à l’émergence de la création artistique des personnes accompagnées. Il élargit mon regard sur les différents lieux internes dans lesquels les personnes se trouvent. Des lieux labyrinthiques parfois.
Il ouvre sur la profondeur du monde par la capture de son essence. Il permet à mon regard de marcher sur l’invisible sans me courber.

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